Ressortir ses vielles consoles est un exercice extrêmement rafraîchissant, même si elles ne viennent pas avec une fonction «Partager»
Image en couverture : Philomène Gatien
Je viens d’avoir 37 ans en septembre et, sans vraiment m’en rendre compte, je suis retombée dans des produits et médias qui ont bercé mon enfance et début d’adolescence. C’est comme si, inconsciemment, je ressentais un besoin de retourner en arrière, de revivre certaines expériences et de les comparer avec leurs homologues modernes. À travers mon revisionnement de Buffy the Vampire Slayer, mon retour à l’écoute de cassettes et ma passion ravivée pour les consoles de poche rétro, je découvre qu’il s’accumule en moi une insatisfaction grandissante envers certaines pratiques modernes de consommation de médias. Dans ce contexte, «revenir dans le passé» est en quelque sorte une espèce de rébellion, un refus.
Mais je m’emballe trop vite. Pourquoi parler du Game Boy en 2025?

J’ai vu il y a quelques années un tutoriel qui démontre comment utiliser la puce sonore d’un Game Boy comme un synthétiseur à l’aide d’une interface MIDI appelée Arduinoboy. Cette vidéo m’est revenue à l’esprit récemment lors de mes recherches pour un projet, et j’ai finalement décidé de tenter l’expérience.
Ayant perdu la trace de mon propre Game Boy d’enfance, j’ai demandé à mon frère s’il avait encore le sien. Bingo! Non seulement il l’avait encore, mais sa boîte protectrice contenait trois jeux, dont un incontournable : Pokémon Red.
Voyez-vous, pendant longtemps, mon frère et moi n’avions pas le droit d’avoir des consoles à la maison. Pas de Nintendo 64 ou Sega Saturn. Il fallait user de subterfuge pour jouer, c’est-à-dire jurer qu’on allait se promener au parc alors qu’on passait l’après-midi à jouer à Ocarina of Time chez mon cousin. Il y avait aussi notre gardienne, Ginette, chez qui on se rendait après chaque jour d’école de notre primaire. Elle avait, dans son salon, un Super Nintendo. Honnêtement, c’est presque comme si on en avait un à la maison, parce que Ginette nous laissait jouer comme bon nous semblait.
Chez elle, en attendant que nos parents viennent nous chercher, mon frère et moi avons passé beaucoup de temps devant Donkey Kong Country. Ce fut mon premier coup de foudre vidéoludique. Non seulement le jeu était magnifique pour l’époque, mais la musique s’est imprimée dans mon cerveau et a probablement semé la graine qui a fait de moi une compositrice aujourd’hui. Je me demandais pourquoi je ressentais autant de nostalgie en écoutant Aquatic Ambience, la musique qui accompagne les niveaux sous l’eau — que sont ces accords, ces mélodies? Merci, Donkey Kong.
C’est dommage que je ne me souvienne plus des circonstances, mais un jour mon frère et moi avons chacun·e reçu un Game Boy. J’ai demandé à mes parents s’ils se souvenaient de l’événement, mais sans succès. Mon hypothèse est la suivante : après des années de pression venant de mon frère et moi pour avoir une console, mes parents ont fini par flancher en 1999 quand la vague de folie de Pokémon est débarquée au Québec.
Mon frère avait un Game Boy rouge avec la version Red alors que le mien était vert et j’avais la version Blue. On possédait aussi le câble qui nous permettait d’échanger les différents Pokémon qu’on attrapait pour compléter notre Pokédex. Oui, nous étions en proie à un tour de force de marketing. Il n’en reste pas moins que je chéris ces souvenirs du temps que je passais avec mon frère. Il m’a raconté plus tard qu’il a gardé pendant longtemps un Nidoking que je lui avais donné et que j’avais nommé LUCKYCHARM (oui, tout en majuscules). Dans la partie que je fais en ce moment, en 2025, j’ai attrapé et fait évoluer une Nidoqueen que j’ai affectueusement nommée MINIWHEAT en l’honneur de ce bel échange.


LUCKYCHARM représentait la fraternité entre mon frère et moi, notre amitié de «petits gars». Depuis ce temps, j’ai fait ma transition et je suis maintenant sa grande soeur. Je trouvais ça poétique que LUCKYCHARM trouve aussi sa grande soeur, MINIWHEAT.
J’ai donc commandé le nécessaire pour faire de la musique avec le Game Boy de mon frère, et je me suis dit que tant qu’à y être, je pourrais refaire Pokémon Red. Je vais probablement écrire un article spécialement pour parler de mon expérience avec ce classique, mais comme en témoigne mon horloge de jeu (13 heures), je suis complètement happée et j’ai bien du fun.
J’ai toujours aimé le feeling de tenir un gros Game Boy dans mes mains. C’est très tactile et satisfaisant. Ce qui était chouette dans le temps (et qui l’est toujours, d’ailleurs), c’était qu’on pouvait l’emmener avec nous un peu partout. Avoir accès à un jeu vidéo avec nous dans l’auto, au chalet, chez le dentiste : incroyable!
Et Pokémon Red est un «vrai» jeu, en ce sens que c’est une aventure de plusieurs heures dans laquelle on peut sauvegarder notre progression. Plusieurs jeux de Game Boy sont des recréations de jeux d’arcade, et doivent être recommencés du début à chaque partie. Pouvoir profiter d’un jeu de rôle très complet comme Pokémon n’importe où, c’était l’équivalent, je trouve, de pouvoir jouer à Breath of the Wild dans son lit à l’aide de la Switch. Révolutionnaire.

Dans ma vie adulte, j’ai souvent entretenu l’idée de m’acheter un retro handheld, une de ces consoles modernes portatives qui peuvent contenir des milliers de jeux rétro, pour chasser l’ennui dans le métro et garder dans ma sacoche pour jouer on the go. Ces consoles me semblaient très pratiques, certes, mais quand venait le temps de peser sur «ADD TO CART», quelque chose finissait immanquablement par retenir mon geste. Je crois enfin avoir mis le doigt dessus après avoir passé quelques heures avec le Game Boy.
Je veux moins de choix. Je n’ai pas besoin d’accéder à tous les jeux de Super Nintendo. Je veux traîner deux ou trois cartouches de jeu ou même mieux, une seule. Je ne veux pas me connecter à internet. Je ne veux pas de trophées ou achievements, je ne veux pas de bouton «Partager». Je ne veux pas de mode photo.
Beaucoup de gens y ont réfléchi avant moi et ont probablement écrit sur le sujet de manière plus éloquente, mais ces temps-ci j’en viens à réfléchir au fait de «posséder» physiquement un jeu. Dans un monde où la majorité des jeux que j’achète sont sous forme digitale, que ce soit à travers Steam ou les marchés en ligne spécifiques à Nintendo ou Playstation, il est vraiment facile de surconsommer, d’acheter les jeux en rabais pour y jouer «plus tardTM». J’accumule licence digitale par-dessus licence digitale, mais je ne peux rien tenir dans mes mains. Et je ne lamente pas nécessairement le fait de remplir des étagères de jeux (ou livres, vinyles, etc.) pour ne plus jamais les toucher. La surconsommation existe aussi avec les objets tangibles. Mais il y a quelque chose dans le geste d’aller au magasin, regarder les jeux sur les étagères, toucher le boîtier, s’imaginer en train d’y jouer. Prêter un jeu qu’on a terminé et qu’on a adoré. Le tactile dans tout ça.
Sans parler des plateformes de streaming et notre expérience d’écouter de la musique de nos jours. Spotify a réduit à néant la valeur de la musique enregistrée. On a accès à tout, tout de suite, et ici. Trop de choix encore, et en plus, ce qu’on choisit d’écouter ne paie pas les artistes. Je ne me lance pas plus loin dans ma critique de Spotify, car c’est un sujet en soi, mais ces pensées m’habitent.

VHS, CD, cartouche de jeu, cassette. C’est le fun de les tenir dans nos mains.
Tout ça pour dire que j’adore trainer mon Game Boy avec moi. C’est un objet qui sert à jouer à Pokémon Red, et rien de plus. Et c’est parfait. Mais je dois me confesser : ce n’est pas la vieille console de mon frère qui est présentement dans mon sac. En effet, je me rappelle maintenant que le Game Boy avait un vilain défaut : c’était très dur de voir quoi que ce soit sur son petit écran à moins d’être sous des conditions d’éclairage parfaites. Je me suis donc acheté un Game Boy Light1 pour ma fête : même machine, mais avec rétroéclairage pour les endroits sombres.
Je vous laisse avec une citation de Giles tirée de l’épisode huit de la première saison de Buffy the Vampire Slayer. Le synopsis : un démon réussit à s’infiltrer à l’intérieur d’internet (!) et contrôler un corps de robot. L’épisode passe quelques commentaires sur la place grandissante que les ordinateurs occupent dans la vie des gens en 1997. Je peux dire qu’en 2025, ce thème est toujours d’actualité! À un moment, Giles s’emporte et se lance dans une lettre d’amour aux livres et à leur odeur. Mon Game Boy n’a pas d’odeur, et n’est pas une comparaison parfaite avec la citation de Giles. Mais ce qu’il dit résume bien mes états d’âme sur l’insoutenable légèreté du digital cet automne.

“Smell is the most powerful trigger to the memory there is. A certain flower, or a whiff of smoke can bring up experiences long forgotten. Books smell musty and rich. The knowledge gained from a computer is… it has no texture, no context. It’s there and then it’s gone. If it’s to last, then the getting of knowledge should be… tangible. It should be, um, smelly. »
1 Le Game Boy Light, sorti en avril 1998, est une version du Game Boy Pocket (1996) qui possède un rétroéclairage. Du génie, mais malheureusement il n’est sorti qu’au Japon, et il aura fallu attendre 2004 pour avoir une autre console portative de Nintendo avec du rétroéclairage : le Nintendo DS.


