Clair Obscur: Expedition 33
Joué du 2 au 14 mai 2025
Temps de jeu : ~42 heures
!! DIVULGÂCHEURS !!
CET ARTICLE CONTIENT DES DIVULGÂCHEURS QUI COUVRENT L’ENTIÈRETÉ DU JEU. POURSUIVEZ À VOS RISQUES!
Avertissement de contenu : suicide

Clair Obscur de Sandfall Interactive n’est rien de moins qu’un chef-d’oeuvre. Ce jeu a relevé un défi relativement difficile : me captiver pendant plus de 40 heures tout en me faisant 1) jouer à un jeu style JRPG et 2) en me forcant à parer des coups pour réussir (deux charactéristiques qui ne m’attirent habituellement pas dans les jeux). Malgré ces premières barrières, le jeu m’a complètement envoutée grâce à ses personnages attachants et complexes, une histoire magnifiquement racontée et — bien sûr — la musique envoûtante de Lorien Testard. Tous ces éléments s’assemblent à merveille pour nous livrer une expérience unique parmi le paysage vidéoludique de 2025 – mais pas sans tache.
Je ne suis pas la seule qui a adoré sur ce jeu, comme peut en témoigner son score de 93 sur Metacritic. Je ne vais donc pas répéter ce que tout un chacun a déjà dit à propos de cette petite merveille française. Plutôt, j’aimerais parler de deux aspects qui m’ont agacée dans mon expérience presque parfaite, parce que ce sont des points que je n’ai pas vu soulevés souvent et qui peuvent se perdre à travers le flot dithyrambique entourant Clair Obscur. Cela peut paraître étrange que je désire me concentrer sur les détails moins flatteurs du jeu, mais qui aime bien châtie bien! Sans blague, mes réserves à propos de certains aspects du jeu sont – je crois – pertinentes et méritent d’être mises en lumière.
Mes réflexions seront séparées en deux articles dont je vous présente la première partie aujourd’hui. La seconde suivra sous peu!
Les sujets que j’aimerais aborder sont liés à d’énormes divulgâcheurs. Voici donc un dernier avertissement : si vous n’avez pas complété le jeu au grand complet, faites demi-tour maintenant!
Bon – prenez vos pinceaux, équipez vos Pictos et Luminas, on part.
Une vie à vivre

Je trouve que Clair Obscur porte bien son nom parce que le jeu nous livre autant de moments légers que de moment tragiques et cet équilibre est très efficace. Une blague bien placée nous fait baisser notre garde et rend la prochaine révélation dramatique plus percutante. En effet, le banquet d’adieu au début du jeu permet de converser avec tous les membres qui font partie de l’expédition et de s’attacher à eux alors qu’ils vont mourir de façon horrible quelques minutes plus tard.
Cela dit, un pan sombre de l’histoire que Sandfall Interactive nous propose atterrit, selon moi, moins bien.
On parle beaucoup de suicide dans Clair Obscur. Gustave met presque fin à ses jours lorsqu’il survit au premier assaut de Renoir sur le Continent. Au fil de l’histoire, on apprend que Sciel a fait une tentative après la mort de Pierre, son mari, qui est mort 5 ans avant la date prévue de son gommage. La fin du jeu associée à Verso, quant à elle, est une quête d’auto-destruction; il dit lui-même à la fin, «je ne veux pas de cette vie». Il y a peut-être d’autres exemples, mais je n’ai pas complété le jeu à 100% alors soulevez-les dans les commentaires si jamais j’en ai manqué.
Je trouve louable que les gens chez Sandfall Interactive veuillent parler du suicide et, faisant moi-même partie d’une production théâtrale qui parle du sujet (Merci d’être venus), je pense qu’il est pertinent de briser le tabou et d’en discuter. Par contre, il y a de bonnes et mauvaises façons d’en parler dans une oeuvre de fiction, et malheureusement, je pense que Clair Obscur tombe dans certains pièges.

Le site de l’association québécoise de prévention du suicide (AQPS) est rempli d’informations sur le suicide et comment en parler dans les oeuvres de fiction. J’aimerais résumer quelques-unes des recommandations trouvées sur le site et les mesurer à certaines scènes de Clair Obscur, parce que parler de suicide vient avec un risque de contagion : «En effet, le fait d’être exposé, directement ou indirectement, à un événement suicidaire augmente le risque d’une personne de développer des idées suicidaires et de passer à l’acte». Pendant la conception de Merci d’être venus, l’écrivain Gabriel Morin, le metteur en scène David Strasbourg et moi-même avons produit un balado sur la question, et ce faisant, avons appris des tonnes d’informations. Vous pouvez trouver le balado sur Spotify. L’épisode 5 avec Jérôme Gaudreault, ancien directeur général de l’AQPS, traite entre autres du suicide dans les fictions. À écouter si le sujet vous intéresse!
Selon le guide de l’AQPS, je discerne quelques petits faux pas entourant le suicide dans Clair Obscur.
❌ Clarté du moyen
Il a été démontré qu’un portrait détaillé [du moyen] amène certaines personnes à poser un geste suicidaire en utilisant le même moyen.
Certains moyens pour se suicider sont devenus plus communs à la suite de leur description détaillée dans les médias. Par exemple, selon une étude de Stack et Bowman, 77 % des gens ayant fait une tentative de suicide rapportaient que leur information sur les moyens de se suicider provenait des médias, incluant les films et la télévision.
Dans le cas de Gustave, lors de son arrivée sur le continent, on le voit en proie au désespoir et il s’apprête à s’enlever la vie avec une arme à feu. Quant à elle, Sciel raconte à Verso plus tard dans le jeu qu’elle s’est mise à nager dans la mer et qu’elle comptait le faire jusqu’à épuisement. L’arme à feu est un moyen commun que nous avons tous·tes déjà vu dans un film ou une série. Nager jusqu’à se noyer, un peu moins, mais les moyens hors du commun peuvent «donner des idées», si on veut. Bref, il vaut mieux ne pas donner de mode d’emploi.
❌ Rendre le geste romantique
Le suicide n’est ni prestigieux ni romantique, c’est pourquoi nous suggérons de ne pas laisser cette impression au public. Le suicide est un geste irréversible posé face à une souffrance ressentie comme étant permanente et insurmontable. Et la plupart des personnes qui reçoivent de l’aide alors qu’elles se trouvent dans ce moment de désespoir décideront finalement de ne pas se suicider.
Je comprends qu’on est dans un jeu vidéo. Je comprends qu’on se fait raconter une histoire. Même à ça, on devrait éviter de voir le suicide comme un geste poétique. Il n’y a rien de poétique à s’enlever la vie. La scène avec Gustave ne m’a pas vraiment dérangée à ce niveau-là : la scène est présentée de façon assez neutre. La manière dont Sciel raconte sa tentative, par contre, est teintée de cette tristesse romantique. Elle dit même à un moment : «La mort est comme une amie qui sera prête à m’accueillir quand je rentrerai enfin à la maison.» Si une amie me disait ça, je m’inquiéterais tellement!
D’ailleurs, le 1-866-APPELLE n’est pas seulement un numéro à appeler quand nous sommes en détresse, c’est aussi une bonne ressource lorsqu’on s’inquiète pour un·e proche.
❌ Banalisation du geste et représentation réaliste
Il est […] recommandé d’éviter de montrer une personne revenant à une vie normale très rapidement après une tentative, afin de ne pas banaliser le geste.
De la même façon, une représentation réaliste pourra montrer le fait que les personnes vulnérables sont entourées d’individus qui travaillent avec elles, les soignent, les aiment, prennent soin d’elles, etc. Un suicide, une tentative de suicide ou des idéations suicidaires ont un impact important également sur les proches, qui réagiront tous différemment.
On ne peut pas vraiment parler de «vie normale» quand on parle de se promener sur le continent et de se battre contre des Névrons. Quand même, lorsque Lune trouve Gustave et le convainc de ne pas se suicider, celui-ci la rejoint pour livrer bataille à un ennemi et les deux continuent leur chemin sans jamais reparler de l’incident.
Aussi, Lune est très froide et presque exaspérée par Gustave quand elle le trouve en proie au désespoir. Pour moi c’est une occasion manquée de montrer une présence réconfortante. À la place de paroles douces et empathiques, Lune enchaîne les «Putain de merde» et «Réveille-toi Gustave» et «DEBOUT! On doit trouver un endroit sûr». Quand Gustave s’ouvre à elle et tente d’exprimer sa détresse en essayant de parler de son défunt collègue Lucien, Lune lui rétorque que «Ce n’est pas le moment». 0/10 pour le pep talk, Lune! Voici un lien vers l’échange, pour le contexte.
Après tout cela, Gustave et Lune n’en parlent plus. Lune ne vient jamais vers Gustave en lui demandant s’il va mieux, s’il veut en parler. Elle aurait pu, autour d’un feu de camp, au moins s’excuser d’avoir été abrupte. Ça aurait pu faire contraste à sa froideur précédente et montrer que sous sa facade rigide, Lune peut quand même être empathique – chose que nous découvrons à d’autres moments de l’histoire, comme dans sa scène sous les étoiles avec Sciel.

Capture : Game Movie Land // Sandfall interactive
Le jeu ne fait quand même pas que des maladresses en traitant du suicide. Voici deux recommandations de l’AQPS qui sont respectées dans Clair Obscur.
✅ Le suicide est multifactoriel
Les facteurs contribuant au suicide sont complexes et multifactoriels. Il est donc difficile d’expliquer spécifiquement le comportement suicidaire d’une personne par des évènements singuliers ou des situations simples.
Par exemple, une personne ne se suicide pas uniquement à cause d’une rupture amoureuse. Toutefois, cette rupture peut agir comme un évènement déclencheur dans une situation au préalable complexe (historique d’abus, intimidation, enjeux de santé mentale ou de consommation, perte financière, etc.).
À première vue, la tentative de Sciel pourrait tomber dans cette catégorie : la perte de son mari, Pierre, la plonge dans un profond désespoir car il est parti avant même d’être en âge pour le gommage, ce qui a rendu le deuil d’autant plus douloureux. Mais rien ne laisse présager qu’elle vivait d’autres difficultés… à part qu’elle vit dans un monde où la mort s’abat sur toute une tranche de la population à chaque année. Le monde dans lequel Sciel et les autres personnages vivent est cruel et sans pitié; je comprends que la population de Lumière souffre de dépression chronique. La perte de Pierre aurait donc été un évènement déclencheur (pour reprendre les mots de la citation) de la tentative de Sciel.
✅ Surmonter et survivre
Ainsi, la représentation de personnes qui réussissent à surmonter une crise suicidaire peut avoir un effet protecteur sur un public vulnérable. Le chercheur Niederkrotenthaler et son équipe ont même démontré que les articles journalistiques ayant recours à cette approche étaient associés à une baisse des taux de suicide.
Je voulais terminer ma section sur ce point car malgré les quelques faux pas expliqués plus haut, il n’en reste pas moins que les personnages qui ont contemplé le suicide dans Clair Obscur ont survécu. Lune, même en étant froide avec Gustave, finit par le convaincre de lâcher l’arme et de la suivre. Sciel s’est fait secourir par le majestueux Esquié lorsqu’elle était au bord de la noyade. Ces représentations du suicide ne sont pas parfaites, mais c’est mieux selon moi que si on voyait ces personnages s’enlever la vie à l’écran.

Il y a un personnage que je n’ai pas mentionné depuis un certain temps, malgré l’avoir nommé au début de mon article. Voyez-vous, c’est que Verso est immortel et ça complique les choses. Je pense que le concept de ne «plus vouloir de cette vie» pour un personnage qui ne peut pas mourir peut être intéressant, parce que c’est une réflexion sur les effets pervers de l’immortalité, charactéristique qui est souvent vue de manière positive. Cette quête d’une mort devient très explicite vers la fin du jeu, où Verso et Maëlle sont mis en opposition lors de deux fins possibles. Je pense donc que Verso est moins un commentaire sur le suicide, ou un prétexte pour en parler, que Gustave et Sciel, et je ne l’ai donc pas inclus dans mon analyse.
Parlant de Maëlle, on en vient à mon deuxième point de friction avec Clair Obscur : sa position (selon moi) en tant que protagoniste et les deux dénouements possibles de l’histoire. La suite dans un prochain article!
Si vous ressentez de la détresse :
Canada : suicide.ca // 1-866-APPELLE
France : 3114.fr // 3114
Pour en savoir davantage sur la prévention du suicide : aqps.info



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